15 janvier 2023

MISHIMA Yukio Le marin rejeté par la mer

MISHIMA Yukio Le marin rejeté par la mer[1]

Remarques :

     Le commentaire des œuvres de Yukio Mishima pose quelques difficultés en raison de la double traduction dont le texte a fait l’objet. Traduction du japonais à l’anglais d’abord et de l’anglais au français ensuite. Cette double intermédiation linguistique constitue un écran entre la pensée de l’auteur et le lecteur qui aboutit évidemment à une perte d’authenticité dans l’approche de la littérature de Mishima. Mais elle produit aussi des approximations littéraires voire des lourdeurs qui peuvent rendre le texte abscons.

 

     Noboru vit à Yokohama avec sa mère, veuve depuis quelques années. Noboru a treize ans. Sa mère en a trente-trois. C’est une belle femme qui travaille dans un magasin de confection de luxe. Elle tombe amoureuse d’un marin de la marine marchande, Ryûji avec lequel elle se marie et cela bouleverse le couple que constituait la mère et l’enfant.

     Noboru occupe ses moments libres avec une bande de quatre garçons. Ils sont tous âgés de treize ans mais deux d’entre eux sont plus proches de quatorze ans et vont donc bientôt atteindre la majorité pénale. Ils s’appellent par leur numéro. Le chef est le numéro 1. Noboru est le numéro 3. Ils cultivent une théorie anarcho-nihiliste selon laquelle le monde est vide et, tels des génies, ils ont le rôle de le remplir par des sacrifices légitimés par la veulerie et la vanité de tous ceux qui sont à l’origine des décisions et des règles de ce monde : pères, maitres, professeurs, gouvernants, société.

     Noboru est partagé entre l’admiration qu’il aimerait porter à un héros de la mer (mais un héros qui n’a pas atteint la gloire à laquelle il aspirait) et les convictions de ses camarades. A ce titre, il rédige un journal dans lequel il consigne les chefs d’accusation susceptibles d’autoriser la condamnation à mort de Ryûji par le tribunal du groupuscule auquel il appartient. Il en accumulera 18, prenant à chaque fois prétexte dans ce qu’il considère comme une lâcheté du personnage : simplicité, gentillesse, absence de propension à juger le monde, respect, maladresse, pudeur, c’est-à-dire toutes les qualités humaines qui, paradoxalement, caractérisent les personnages figurant dans une utopie que Mishima a écrite en 1953 intitulée « Le tumulte des flots[2] » et qu’on retrouve chez Aki Shimazaki dans une œuvre plus réaliste où la morale se confronte à des problématiques contemporaines.

       Deux évènements déterminants légitimeront la condamnation à mort du marin :

  • Sa décision de quitter la marine pour mener une vie sédentaire et maritale à terre. Désormais Noboru devra appeler le marin « papa ».
  • La tolérance que Ryûji manifeste auprès de Noboru notamment après qu’il ait été surpris dans le tiroir de la commode accédant à un trou donnant dans la chambre de sa mère et permettant de voir les ébats du couple.

     Souvent la littérature japonaise montre à quel point une prééminence communautaire proche du holisme est à l’origine de la réussite du Japon et de sa résilience grâce à une mémoire sélective que décrivent des écrivains tels que Aki Shimazaki[3] et Kazuo Hishiguro[4]. Leurs œuvres rapportent, de manière exclusivement factuelle, le culte que le Japon a de la réussite, de la compétence, de la motivation au travail, du sens de l’effort, du sacrifice, de la culture, de l’identité nationale, de la hiérarchie, de l’abnégation, du sens de la collectivité, de l’éducation, de la tolérance, de la gloire, de l’héroïsme… Il tente, par exemple, d’écarter de sa mémoire le 4ème siècle[5] et la seconde guerre mondiale[6] dont le peuple sort humilié (présence américaine à laquelle Mishima fait d’ailleurs référence dans son livre[7], prisonniers dans les camps de Sibérie, bombardements, bombe atomique).

     Or, le groupuscule des cinq camarades dont Mishima raconte l’action dans « Le marin rejeté par la mer », magnifique métaphore adolescente du monde, cultive le mépris « de la flatterie, des bavardages, de la médisance, de la soumission, des compromis, de la crainte[8]. » Et si les cinq adolescents ne sacrifient pas les rampants de ce monde, ils seront à leur tour des rampants. Ce qu’ils refusent principalement, dans une totale opposition à la littérature qui vient d’être citée, c’est le « wa »[9], c’est-à-dire l’harmonie recherchée pour qu’un peuple soit plus fort que la simple somme des individus qui le composent. La critique du holisme chez Mishima est une revendication de l’individualisme. Son nihilisme, aussi désespéré qu’il soit, est d’abord une expression de son anticonformisme vis-à-vis d’une société prompte à la résilience par la soumission et le culte de la hiérarchie. Encore faut-il savoir de quel nihilisme on parle en raison du caractère très protéiforme de la notion. Car définir le nihilisme par le rien ne suffit pas à comprendre les valeurs des personnages de Mishima. Sont-ils inspirés par la philosophie de Nietzsche ? L’anarchisme est-il un remède à leur désespoir et le nazisme supposé n’est-il pas l’expression ultime de leur faiblesse ?

Etymologie

     A la lecture du livre de Yukio Mishima on s’interroge sur les mobiles qui sont à l’origine de cette histoire. Ils semblent en effet contradictoires à l’image des motivations et des freins qui animent les garçons composant le groupuscule qui décident d’exécuter Ryûji au titre des 18 chefs d’accusation que son beau-fils a recensés. Entre le nietzschéisme et l’hitlérisme on ne sait pas par quel bout Mishima décide de prendre le monde sachant qu’on a souvent, à tort selon Édith FUCHS[10] considéré que le nazisme s’était inspiré des écrits du philosophe. Si en effet Nietzsche est un individualiste analysant la morale d’une société à l’aune de la capacité de chacun des individus à se construire dans le chaos et ainsi à se différencier, Hitler est étatiste et gomme la spécificité voire l’humanité de chacun au profit du totalitarisme c’est-à-dire une conception terriblement holistique de la société où l’individu doit disparaitre voire être sacrifié, au bénéfice de la collectivité.

     Le groupuscule est-il nihiliste ? Dans son acceptation étymologique, le terme de nihilisme veut dire rien. Rien, c’est-à-dire ni valeur, ni morale, ni vérité. Le nihilisme, c’est la négativité. Le nihiliste ne donne aucun sens au monde qui n’est plus qu’une donnée absurde. Cette approche très théorique n’apporte aucune réponse à la question du nihilisme à part le suicide et la destruction du monde.

     Le chef du groupuscule, N° 1, semble coller assez étroitement à la stricte définition du concept notamment dans le discours[11] où il parle de lui. Il interroge son père sur la question de savoir si la vie a un sens : « Papa, la vie a-t-elle un but ? (…) Ne vaudrait-il pas mieux disparaitre rapidement ? ». On rappellera ici la question que Tolstoï se pose dans le roman « Résurrection[12] » sur le sens de l’être. Il ne peut pas, dit-il, ne pas y avoir de religion car nécessairement l’homme s’interroge sur le sens de la vie. A ce titre, la religion est immanente sans quoi l’existence est absurde. Le père de N° 1 répond à sa manière à la question de son fils certes évasivement mais très explicitement : « c’est à chacun qu’il appartient de s’en créer un[13] ». Religion, politique, ne sont-ils pas les mêmes moyens de donner un but à son existence a fortiori si on les considère comme les fondements ontologiques de l’être humain. On voit bien que le nihilisme, dans son acceptation stricte, n’a pas lui-même de sens. Ou bien il faut que le nihilisme soit politique et c’est par cet oxymore que l’on peut démontrer l’absurdité du concept.

     Lorsque N°1 s’interroge sur la question de savoir s’il ne vaut pas mieux disparaitre rapidement, il ne dit pas qui doit disparaitre. Ce n’est pas N° 1 mais ce sont les pères et les maitres, tous ceux qui croient construire le monde avec des lois et des règles et qui, ce faisant, ne sont que des sous-êtres parce que précisément, ils nient la réalité des choses en se protégeant par le contrat social. Tous les pères sont mauvais, les stricts, les doux, les modérés[14] et même les héros tel que celui que Noboru aimerait présenter à ses amis, le marin Ryûji qui s’est sédentarisé en s’accolant avec sa mère et en abandonnant peut-être ses rêves de gloire. D’ailleurs, les a-t-il abandonnés espère encore Noboru, N°3 du groupuscule, qui constate qu’il n’en a pas abandonné les attributs car « … sa casquette et sa vareuse de marin et même son vieux sweater de service tout sale[15]. » sont encore dans l’armoire. Mais non. Ryûji n’est pas un héros car « il n’y a rien qu’on puisse appeler ainsi dans le monde[16] ». Nier la réalité du monde c’est nier la vie c’est-à-dire le chaos qui ne s’ordonne que par une succession d’entropie et de néguentropie dont chacun sortira vainqueur par ses propres moyens. Mais alors, le nihilisme est-il toujours celui de sa stricte étymologie ? N’est-il pas, selon Martin Heidegger, celui contre lequel Hitler et Mussolini, inspirés par Nietzsche, auraient initié un contre-mouvement ?

Nietzschéisme

« Il faut sans doute préciser que ledit « nihilisme » consiste en ce que Nietzsche appelle « fuite hors du monde de la vie ».

     La religion, la morale, la recherche de la vérité et de la justice, le socratisme, le judaïsme, le christianisme, le rousseauisme seraient hors du monde de la vie comme arbitrant les excès d’un monde darwinien dominé par les plus forts[17].

     Or, voilà précisément le nihilisme que semble raconter Mishima lorsque, par exemple, n° 2 reproche à son père de lui interdire d’acheter un fusil à air comprimé[18]. Parce qu’un fusil est dangereux mais le danger est dans la nature : « Ce qu’on appelle la vie est simplement un chaos d’existences qui se désagrège à chaque instant jusqu’à un point où le désordre initial recommence et qui se nourrit de l’insécurité et de la crainte pour recréer l’existence à chaque instant[19] ».

     Le surhomme, le héros, est celui qui est toujours dans l’action parce qu’il n’admet aucune vérité dans ce monde en pétrissement permanent. Il ne peut se référer à rien parce qu’il n’y a rien qui soit stable comme la mer, mouvante et imprévisible. Nietzsche dans « Ainsi parlait Zarathoustra » ne cherche pas Le chemin. Il cherche son chemin après les avoir tous essayés. C’est ainsi que le surhomme modèle son monde et survit par cette volonté de puissance consistant dans une réévaluation permanente de l’existence. Le surhomme n’a pas d’identité puisque justement l’identité est un état. Celui qui en cherche une se satisfait de la passivité des faibles.  Ainsi, dit N°1, la société n’a pas de sens et l’école non plus qui est une société en miniature ordonnée.

     Et la mer, demande Noboru[20] ? N° 1 qui n’en sait trop rien donne une réponse évasive : « Je suppose que la mer est tolérable jusqu’à un certain point ». Ryûji – nihiliste à sa manière car détestant la terre et le bavardage des hommes[21] – sait ce qu’est la mer parce qu’elle façonne le héros à force de mutations. Il raconte à Noboru et à Fusako la terrible tempête dans les Caraïbes[22] et, devant le tribunal du groupuscule, les vicissitudes d’une carrière de marin[23]. La mer est l’incarnation de la volonté de puissance et Ryûji y a cherché la gloire comme « un point lumineux qui était préparé pour lui seul et qui s’approcherait de lui un jour pour l’illuminer, lui et nul autre[24]. » Le nihilisme de Mishima est pourtant toujours accompagné de quelque chose d’éblouissant qui traduit à la fois l’extraordinaire poésie de l’auteur et la gloire à laquelle aspire son personnage en contradiction avec sa vision noire du monde : le rayon d’un soleil matinal, les bords biseautés d’un miroir, les nuages durs et brillants, les nuits de clair de lune, les épaulettes d’or, la lumière qui filtre à travers les rideaux, la lueur des myriades de noctiluques, les fenêtres éblouissantes, les éclats d’argent d’un câble, le soleil couchant au-dessus de la baie de Manille, la lumière au haut des mats des navires, les cannas flamboyant au soleil, Ryûji qui apparaît dans la lueur du soleil couchant, à côté du drapeau japonais[25]. La gloire dont rêve Ryûji, il ne sait pas l’exprimer[26] mais elle est la gloire de ceux qui sont faits pour dominer d’autres hommes « j’ai vécu toute ma vie en pensant que j’étais le seul digne du nom d’homme[27] ».

     Mais quelle est cette quête de gloire ? Quelle en est la nature lorsque Mishima l’associe au drapeau japonais dans l’image grandiloquente d’un art pompier ? Ou lorsque l’homme se voit dans la splendeur du soleil couchant au-dessus de la baie de Manille ? Qui est le plus naïf, qui est le plus nihiliste de Ryûji ou du groupuscule ? L’un, doutant de lui[28], qui s’affirme dans un cadre national et identitaire nonobstant sa haine de la terre et de son immobilité[29] ? L’autre qui persiste dans la négation d’un ordre dont Ryûji sera la première victime ? D’ailleurs, cette quête de gloire s’est usée car « un navire est un autre genre de prison[30] » et c’est peut-être la raison pour laquelle la mer n’est tolérable que jusqu’à un certain point. Car ayant tâté de tout, il ne restait plus rien à goûter[31]. Le doute envahit Ryûji[32] qui « aurait pu être un marin parti pour toujours[33] » et dont la gloire aurait abouti à la mort et à une femme mais la femme lui interdit et la gloire et la mort car la sédentarité lui refuse désormais la mort périlleuse[34].

Désespoir, désillusion ou nihilisme passif

     Le groupuscule décide d’exécuter Ryûji pour les fautes qu’il a commises mais déjà il se trompe car dans la négation de la morale dont il s’enorgueillit il construit sa propre morale. La mesquinerie des mobiles qui poussent les enfants (c’est-à-dire tout être de ce monde) à condamner les pères et Ryûji en particulier, prouve qu’ils n’ont rien de véritablement nihiliste, Noboru le premier qui cherche, dans la gloire de son beau-père[35], sa propre gloire auprès de ses pairs[36]. Sa première gloire, il la tient de la mort de son vrai père lorsqu’il avait huit ans et dont il pouvait se réjouir[37] tandis que les autres membres du groupe doivent en supporter la présence. Ayant, d’une certaine manière, tué le père, Noboru pouvait passer du temps dans la chambre de sa mère qui l’aidait à faire ses devoirs ou la regarder à la dérobée par un petit trou et jouir de la sensualité de cette femme[38] qu’il objectivise dans les effluves d’un parfum qui se musque à la présence du marin. Ryûji qui se déshabille n’est pas encore le père qui remplacera le père. Il n’est pas encore l’ennemi mais le héros que Mishima décrit avec une sensualité identique à celle de Fusako et cette beauté des corps qui s’unissent crie un exaltant appariement sous « le hurlement prolongé d’une sirène[39] ». Cette vision sacrée, Noboru, se dit-il, en est le créateur.

      La seconde gloire de Noboru tient à sa proximité avec un héros mais un héros qui lui fait honte à cause de sa renonciation à la mer, à cause de son consensualisme, à cause du caractère très conventionnel des relations qu’il entretient avec Fusako et Ryûji. Une honte qui se transforme en un dégoût à la hauteur de l’admiration qu’il avait porté à son nouveau père pour revêtir une gloire par procuration : « Celui-ci était enfin le medium nécessaire à son imagination. Comme il l’avait attendu longtemps ! Au comble du ravissement, Noboru ferma énergiquement les yeux[40] ». Honte de sa tenue débraillée, honte de son sourire obséquieux, honte d’une propension supposée à la flatterie, honte de ses efforts pour arrondir les angles d’une vie communautaire lorsque Fusako et Ryûji lui annoncent qu’ils vont se marier, honte d’une mansuétude « ignoble » et « servile[41] ». En somme, honte de sa civilité.

     Mais ces griefs ne sont-ils pas ceux de la désillusion et du désespoir ? Ils sont ceux d’un enfant (et de tous les êtres humains) qui rêve[42] et que la solitude pousse, dans un besoin d’appartenance totalement contraire au nihilisme, entre les griffes d’un groupuscule qui convertit sa vacuité et son désespoir à la vanité du monde. Les griefs de Noboru sont nourris à l’aune d’une subjectivité pétrie de faiblesse et de fragilité. Les charges qu’il note dans son journal contre Tsukazaki Ryûji sont nourries de colère et de frustration : « Mais peu après, il eut honte de sa colère. Que faisait-il du précepte qui lui était enseigné : « Ne faire preuve d’aucun sentiment ? » Il se l’était pourtant inculqué impitoyablement[43] ». Quelle objectivité[44] Noboru reconnait-il dans de tels jugements qui ne sont que le produit de la nature politique de l’être humain ? L’incohérence de Noboru est celle d’un enfant qui croit encore à quelque chose et qui se bat jusqu’au bout contre le groupuscule pour sauver son beau-père[45]. Mais n’en est-il pas aussi ainsi des autres adolescents ? L’un se plaint de ne pouvoir posséder un fusil à air comprimé, l’autre est battu par son père, N°4 évoque le sien qui rentre ivre à la maison et qui bat sa mère et le père de N° 5 ne fait que prier en demandant à Dieu une protection que seul les faibles peuvent revendiquer dans cette négation de la vraie vie dont la sélection naturelle constitue l’unique morale[46]. Enfin cet infantilisme, à moins qu’il ne s’agisse d’absurdité si l’on transpose cette métaphore au monde adulte, est particulièrement marqué par l’incohérence du groupuscule prêt à invoquer la protection de l’article 14 du Code Pénal[47] qui exonère de leur responsabilité les mineurs de moins de 14 ans, pour se soustraire à toute condamnation. Ce faisant, les cinq adolescents deviennent à leur tour les rampants. Mais au motif fallacieux qu’ils peuvent se servir des cordes avec lesquelles les pères et les maitres se sont eux-mêmes attachés pour refaire le monde. La loi est l’arme des faibles… dont se servent les puissants : Nietzsche n’a-t-il pas raison lorsqu’il dit que finalement ce sont les faibles qui dominent le monde et non les puissants ?

« Ce ne sont jamais les plus forts qui ont gagné dans toute l’histoire humaine, mais au contraire les plus nombreux qui sont les plus faibles, par la faute précisément de « la » morale, de la Justice et du Droit. L’origine ultime de tout cela se tient dans le judaïsme. Voilà comment le judaïsme et son frère jumeau, le christianisme sont « promus » source de la décadence générale dans laquelle l’histoire de la culture est enlisée jusqu’à ce jour[48] ».

Anarchisme ou nihilisme actif 

     Et si l’anarchie était une réponse au désespoir ? Ne donne-t-elle pas une lueur d’espoir au nihilisme qui aspire à la liberté et au droit naturel en substituant à l’absolu négativisme, un « Ni Dieu, ni maitre » ? Dès lors que l’on associe au nihilisme le mouvement anarchiste qui est né, rappelons-le, au 19ème siècle en Russie, le rien n’est plus tout à fait rien puisqu’il trouve sa substance dans la négation de l’Etat et de la religion, c’est-à-dire d’un ordre qu’il a vocation à détruire. Et cette destruction à un objet, la liberté qui peut être conquise par n’importe quel moyen et notamment par le terrorisme qui trouve précisément sa légitimité dans l’illégitimité de toute construction politique.

     Est-ce pour autant battre en brèche le principe ontologique selon lequel tout homme n’est que par son rapport aux autres dans un ensemble de règles destinées à faire arbitrage dans les conflits susceptibles de survenir ? C’est donner un avenir au monde. Ou croire donner un avenir au monde. C’est à tout le moins, donner un sens à la vie même si c’est par le truchement du chaos et de la mort. Mais parler ici d’anarchisme, c’est risquer de confondre le terrorisme qui est un des moyens d’action des anarchistes et l’anarchisme lui-même qui, dans sa dénégation d’un ordre établi promouvant la hiérarchie, souhaite établir un système fondé sur d’autres valeurs.  N’est-il pas plutôt opportun de parler, par opposition au concept nietzschéen de nihilisme passif, un nihilisme actif constitutif d’une réponse violente à la désillusion ?

« (…) il ne s’agit plus d’éprouver, mais de se rebeller activement. Nous voilà devant le nihilisme actif de la terreur. La rage meurtrière d’un Netchaïev ou d’un Bazarov, occupe l’actualité. La passion bruyante de destruction qui en résulte s’empare de celui qui, lui-même, a été détruit. C’est la forme la plus connue et la plus citée de nihilisme. C’est le nihilisme politique qui selon Hermann Rauschning caractérisait le fascisme allemand. Il conduit à la terreur, au terrorisme, à l’autodestruction »[49].

     Le groupuscule a donc une mission. Le nihilisme n’est plus absolu puisqu’il tend vers un autre monde quel qu’en soit le coût humain. N° 1 dit : « Il n’y a rien que nous ne puissions faire et qu’un adulte soit capable de faire. Un énorme sceau portant : impossible est collé sur le monde. Je vous demande de ne pas oublier que nous sommes les seuls à pouvoir le briser une fois pour toutes[50]. » Ailleurs, il dit : « Si nous n’agissons pas maintenant nous ne pourrons jamais obéir au commandement suprême de la liberté humaine d’accomplir l’acte essentiel pour remplir le vide du monde à moins que nous soyons prêts à sacrifier notre vie[51] ». S’ils ne sacrifient pas les rampants de ce monde, ils seront à leur tour des rampants « des pères ce qu’il y a de plus odieux sur terre[52] ».

Hitlérisme

     S’interroger sur la question de savoir si Hitler s’est inspiré de la philosophie de Nietzsche peut être légitime au sujet du nihilisme. En revanche il n’y a pas chez Nietzsche le pragmatisme hitlérien qui fondait principalement le nazisme sur l’action justifiée par le racisme.

« Le racisme donne au pragmatisme son sens et sa justification théorique : parce que l’homme est une composante de la nature, indissolublement et totalement liée à elle, il ne prospérera qu’en retrouvant la loi de la jungle, la sélection animale basée sur la reproduction des forts, l’élimination des faibles et l’entretien de la force corporelle par l’exercice ; il visera à sélectionner un peuple de maîtres, et, dans ce peuple, des chefs, en fonction non du savoir mais du pouvoir et de la volonté[53] ».

     Cette volonté s’entend ici non pas au sens Nietzschéen du terme comme volonté de puissance (Wille zur Macht) (réévaluation permanente de son existence en raison des forces créatrices et destructrices de la vie) mais au sens de « force » tel que  l’entendent le congrès du parti nazi de Nuremberg de 1935 et Léna Riefenstahl qui l’illustre dans son film « Triomphe de la volonté »  : « alors que Macht peut désigner la potestas mais aussi la potentia, Hitler, qui fait sien ce vocable, n’entend toujours que Kraft (la force), et jamais la « puissance[54] ».

     Le pragmatisme nazi dans l’exécution de la solution finale opère une véritable réification des déportés en rationalisant le processus d’extermination et en humiliant les victimes. Hannah Arendt montre dans « Eichmann à Jérusalem[55] » et en citant, un ancien détenu de Buchenwald[56] que si les juifs se sont laissés déporter et assassiner sans se révolter ce n’est pas en raison d’une dichotomie existant entre le juif faible et l’héroïque israélien mais en raison des procédés nazis destinés à détruire la victime avant qu’elle ne monte à l’échafaud. C'est la déshumanisation.

« Le triomphe des SS exige que la victime torturée se laisse mener à la potence sans protester, qu’elle se renie et s’abandonne au point de cesser d’affirmer son identité[57]. »

     C’est par ce processus de réification que Mishima mène son personnage Ryûji à la potence. Deux conditions fondamentales, une psychologique, l’autre matérielle, doivent être satisfaites pour que l’acte se présente dans toute son absolue objectivité. Ryûji doit être humilié et son exécution doit être dépourvue de toute émotion. Pour satisfaire cette dernière condition, le groupuscule s’entraine sur un chat en le torturant, en le dépeçant et en l’éviscérant. Mais cette exécution est racontée comme une cérémonie terriblement esthétisante au point qu’elle n’a plus rien à voir avec son objet initial d’initiation à la banalité du mal. Serait-ce la troisième gloire de Noboru ? Car Mishima convertit une transgression anarchique de la loi qui aurait pu s’exprimer avec une froideur clinique voire politique, en une scène poétique rappelant Baudelaire (Une charogne) où il se complet à sublimer la laideur d’un acte gratuit en beauté fatale. Noboru qui a procédé à l’exécution du chat en tire puissance, gloire et beauté. Il est le surhomme c’est à dire « l’homme véritable » : « Je peux tout faire, aussi épouvantable que ce soit[58] ». Mais cette puissance suppose un courage que reconnaît N°1 : « Quoi qu’il en soit, de voir ce sang doit te donner la sensation d’être brave[59] ». Et cette puissance est exactement à l’opposé du nihilisme anarchiste froid et déterminé. D’ailleurs, cette description exclut de la même manière l’hitlérisme car l’esthétique de l’exécution du chat intègre un sadisme dont David Rousset montre qu’il était exclu des actes des bourreaux contre les juifs : « Et ce n’est pas pour rien. Ce n’est pas gratuitement, par pur sadisme, que les hommes des SS désirent sa défaite, ils savent que le système qui consiste à détruire la victime avant qu’elle ne monte à l’échafaud […] est, sans comparaison, le meilleur pour maintenir tout un peuple en esclavage, en état de soumission[60]. »

     L’humiliation de Ryûji que le groupuscule emmène sous le prétexte d’entendre les histoires d’un héros de la marine commence par un décor décadent. Ils prennent le tramway jusqu’au terminus qui semble suggérer le train de déportés terminant sa route à Auschwitz. Puis c’est une succession de lieux de désolation et pitoyables, non soupçonnés par Ryûji, que traverse le groupe des jeunes adolescents rappelant « six remorqueurs s’évertuant à tirer un cargo vers la mer[61] » : anciennes installation de l’armée américaine, usine électrique, carcasses de maisons, terrain en friche, tronc d’arbres pourrissants, feuilles mortes, réservoir rouillé, fils barbelés[62]… Lorsque l’équipée parvient à destination, l’humiliation de Ryûji se poursuit par l’indifférence du groupuscule aux histoires qu’il raconte et par les moqueries des garçons lorsqu’il se met à chanter pour tenter de capter leur attention[63]. Mais autant les sévices infligés au chat sont décrits avec une crudité dont l’esthétisme traduit la délectation, autant Mishima traduit l’atteinte à la dignité du marin sans jamais porter atteinte au corps. C’est aux attributs de l’homme que s’attaque le groupuscule en l’obligeant à grimper la montagne, à bonne distance d’une mer cependant toujours visible mais inaccessible et à destination d’une cale-sèche, métaphore d’une mise au rebut. Le summum de l’humiliation est atteint lorsque Noboru décoiffe Ryûji pour jouer avec sa casquette dont l’ancre, les lauriers et les aussières de fil d’or et d’argent, tous emblèmes d’une gloire passée ne sont plus que vanité.

     C’est, en définitive, un homme résigné, plus nihiliste que jamais et prêt à se suicider, qui, devant ses juges, rumine ses regrets. Le seul peut-être qui croira encore à la gloire de son père, c’est Noboru que N°1, par une habile propagande, a convaincu d’en faire, en l’exécutant, un nouveau héros.

     En vérité, semble nous dire Mishima, il n’y a aucune vérité même dans le nihilisme. Si tant est que le nihilisme puisse être une philosophie. A moins qu’il soit la philosophie au sens où la recherche permanente de la vérité qu’elle propose dans son essence suppose le scepticisme. Le doute lui est nécessaire pour approcher la vérité. Socrate n’a pas réponse à tout. Mais il a question à tout. Le scepticisme est dès lors une attitude courageuse puisqu’il permet de remettre en cause des vérités. C’est le mythe de la caverne que Mishima transpose en métaphore de la mer, milieu de l’incertitude et de la mouvance. Mais alors que dans « Le marin rejeté par la mer » qui date de 1963, la désillusion emporte Ryûji malmené comme un bois flotté, c’est dans un esprit beaucoup plus optimiste que Mishima anime les personnages de « Le tumulte des flots » (1954) vivant sur une ile des provendes de la mer dans une magnifique utopie rousseauiste.

« Bien qu’entourée par la vaste mer, Shinji ne s’abandonnait pas au rêve impossible de grandes aventures sur les mers. La conception qu’a de la mer le pêcheur, est voisine de celle qu’a le cultivateur du lopin de terre qu’il possède. La mer est le lieu où il gagne sa vie. Au lieu d’un champ d’épis de riz ou de blé, il a un champ toujours bruissant de vagues blanches dont la forme varie sans cesse au- dessus du bleu d’un sol sensible et mouvant[64] ».

 

[1] Yukio Mishima « Le marin rejeté par la mer » Folio 2020

[2] Yukio Mishima « Le tumulte des flots » Folio 2019.

[3] Aki Shimazaki Pentalogie « Au cœur du Yamato » chez Actes sud.

[4] Kazuo Ishiguro « Le géant enfoui » Folio 2017.

[5] Aki Shimazaki « Tonbo », chez Actes Sud 2011.

[6] Aki Shimazaki « Zakuro », chez Actes Sud 2009.

[7] Op. cit. Yukio Mishima page 176.

[8] Ibid. page 170

[9] Aki Shimazaki, « Mitsuba », chez Actes Sud 2007 page 80.

[10] FUCHS Édith, « Hitler lecteur de Nietzsche ? », Revue d’Histoire de la Shoah, 2018/1 (N° 208), p. 87-109. DOI : 10.3917/rhsho.208.0087. URL : https://www.cairn.info/revue-d-histoire-de-la-shoah-2018-1-page-87.htm

[11] Op. cit. Yukio Mishima page 143.

[12] https://www.lalterite.fr/revue-epistolaire-litteraire-et-numerique/item/125-resurrection-de-leon-tolstoi-ou-si-lenine-avait-raison

[13] Ibid. page 144.

[14] Ibid. page 143.

[15] Ibid. page 142.

[16] Ibid. page 57.

[17] Op. Cit. FUCHS Édith, « Hitler lecteur de Nietzsche ? ».

[18] Op. Cit. Yukio Mishima pages 52 et 144.

[19] Ibid. page 58.

[20] Ibid. page 58.

[21] Ibid. pages 22, 23.

[22] Ibid page 120.

[23] Ibid. page 180.

[24] Op. Cit. Pages 23, 181.

[25] Ibid. page 12, 13, 16, 18, 21, 23, 26, 42, 44, 45, 56, 97.

[26] Ibid page 44.

[27] Ibid.

[28] Ibid.

[29] Ibid. page 23.

[30] Ibid.

[31] Ibid. p 117.

[32] Ibid. page 116.

[33] Ibid. page 181.

[34] Ibid. page 182.

[35] Qui deviendra le père après le mariage entre Ryûji et Fusako.

[36] Op. Cit. Pages 69, 70.

[37] Ibid. pages 16 et 145.

[38] Ibid. pages 13 et s.

[39] Ibid. page 19.

[40] Ibid. page 74.

[41] Ibid. pages 70, 109, 149 et s.

[42] Ibid. page 60.

[43] Ibid. page 110

[44] Ibid. page 86 et 110.

[45] Op. Cit. Pages 57, 74.

[46] Ibid. Pages 144, 145.

[47] Ibid. page 168.

[48] Op. Cit. FUCHS Édith, « Hitler lecteur de Nietzsche ? ».

[49] COLIN Robert C, « La violence nihiliste », Topique, 2007/2 (n° 99), p. 139-171. DOI : 10.3917/top.099.0139. URL : https://www.cairn.info/revue-topique-2007-2-page-139.htm

[50] Op. Cit. Page 57.

[51] Ibid. Pages 170, 171.

[52] Ibid.

[53] Viatte, A. (1945). La position philosophique du nazisme. Laval théologique et philosophique, 1(1), 124–128. https://doi.org/10.7202/1019741ar).

[54] Op. Cit. FUCHS Édith, « Hitler lecteur de Nietzsche ? ».

[55] Hannah Arendt « Eichmann à Jérusalem » Folio Histoire page 57.

[56] David Rousset « Les jours de notre mort » 1947.

[57] Op. Cit. Hannah Arendt page 57.

[58] Op. Cit. Yukio Mishima page 67.

[59] Ibid.

[60] David Rousset « Les jours de notre mort » 1947.

[61] Op. Cit. Yukio Mishima page 173

[62] Ibid. pages 173 et s.

[63] Ibid. page 179.

[64] Op. Cit.Yukio Mishima « Le tumulte des flots »pages 29, 30.